Ma plume

Faire face au deuil

Le travail de deuil : retrouver et ressentir la joie à travers tout ce que nous propose de meilleur la vie : vivre l'amour, la danse, la nature, la curiosité et au-delà de tout, l'envie de vivre... Créer le pont vers une vie intense et qui a du sens. Malika Madhuri, 2014.

A mon cher compagnon, mon ami... je t'aime.

L'acceptation, un droit divin.


Mon ami est décédé en décembre 2021.

Le décès fut d’autant plus brutal et cruel car inattendu et soudain. Cet évènement tragique subi et subite m’a fortement secoué jusqu’à mes entrailles et a touché mes instincts de survie.

J’ai vécu un choc terrible, l’inacceptable se produisait, mon ami quittait ce monde. On vit dans l’oubli voire l’occultation de la mort dans notre quotidien. Alors quand elle se manifeste, elle apparaît irréelle. Irréelle, cruelle et sans concession. Elle est telle une tempête en pleine mer qui nous fait chavirer, corps et âme, et nous fait basculer vers l’autre rivage, celui des échoués. De cette terre jonchée d’amertume et de solitude, là où ne poussent que tristesse et désolation, il faudra avec beaucoup de courage et de conscience me relever et entamer le travail, celui du deuil... encore...

Parce que j’avais besoin de conscientiser le décès, j’ai vécu chaque moment douloureux en conscience. J’ai médité, observé mes émotions, observé chaque situation telle qu’elle se présentait sans la modifier et veillé le corps tout de suite après le décès. C’est une étape difficile car les émotions et le choc sont là, forts et aveuglants. Par la méditation, j'ai revu les scènes choquantes avec les yeux de l'observateur donc de la conscience supérieure. La méditation m’a apporté apaisement, discernement et silence intérieure. Le travail de deuil nécessite la guérison indispensable des traumatismes vécus pour pouvoir avancer sur ce chemin.

Veiller le corps en conscience fut indispensable afin de ne pas être dans le déni et rester prisonnière sur le rivage des échoués. Le déni est un mécanisme de défense de la psyché face au choc trop lourd à supporter. Parce que j’ai vécu le deuil de ma mère et celui de mon père, j’étais consciente de ce mécanisme inconscient, latent et morbide. Cette phase de déni que j’ai vécu sur une période relativement longue après le décès de ma mère a retardé les phases de guérison et de reconstruction de ma psyché ébranlée jusqu’aux couches les plus profondes du moi. Le déni provoque un état morbide et paralyse les énergies psychiques. Je me souviens d’un rêve lucide, dix ans après sa mort, dans lequel je me trouvais dans la chambre d’hôpital de ma mère mourante. J’étais assise près d’elle dans la chambre sur une chaise. J’étais effondrée et pleurait violemment, comme enchaînée à une détresse sans nom. J’ai compris que j’avais tout ce temps gardé prisonnières ma mère dans son lit d’hôpital et moi dans la chambre d’hôpital. J’avais refusé cette mort et gelé une partie de mon énergie psychique, mon énergie vitale et ma vie. Prendre conscience de cet état morbide, grâce au rêve qui est remonté à la surface, fut salutaire pour moi et pour la conscience de ma mère. En la libérant, je me suis libérée. Combien d’entre-nous et combiens de défunts nous retenons en faisant de nous des geôliers de fantômes ? Combien d’entre-nous avions entendu cette petite voix “ laisse-moi partir “ et avions retenu nos morts ? Cessons de retenir “nos morts” et laissons-les partir pour notre paix salutaire commune.

J’ai honoré mon ami avec tout mon cœur, je lui ai dit tout mon amour et ma gratitude. J’ai honoré son corps également, j’ai manifesté toute ma gratitude à ce corps d’avoir permis à mon ami de s’incarner et d’évoluer dans ce monde, d’avoir été ce bel instrument de transmission d’une vie remplie de bénédictions et de méditations. Mon ami, Karunesh, est un guide spirituel au service de l’humanité et de son éveil. Il n’a eu de cesse de méditer, transmettre, invoquer et bénir autour de lui. La veillée est un moment précieux, fort, vrai et profond. Le temps se suspend et de cet espace-temps naît la communion entre la vie et la mort. C’est un moment noble et primordial qu’il est important d’accomplir et de vivre en conscience. Je suis rentrée chez moi, la nuit, avec un fort sentiment d’avoir accompli un rituel important, le sacrement de Karunesh.

A mon ami Karunesh, pour chacun de tes baisers, je t'en donne trois.

Les obstacles ne bloquent pas le chemin, ils sont le chemin.

Le vent se lève à nouveau...Remontent suite à cet évènement tragique la colère et l’impuissance. Quel sens donné à cette existence insensée où nous sommes finalement impuissants et misérables ? Les blessures de l’injustice, trahison, rejet et abandon sont suractivées. Un travail important et profond dans la psyché du “mortel” devient à ce moment précis primordial.

Sisyphe dans le Mythe de Sisyphe (A. Camus) ne commence-t-il pas à apprécier son rocher ? ...la rédemption mystique. Le chemin de l’acceptation. Mais il m’a fallu, avant de prendre ce chemin, purger mes émotions goliath-esque : la colère et la tristesse, les émois de l'âme frappée par le séisme de la mort. Nous sommes aveuglés par des émotions en réaction à la situation, la colère, la tristesse, la rage et nous nous comportons en fonction de ce que nous dictent ses émotions sans recul ni clarté. Nous sommes dominés par ses émotions et refusons d’accepter ce qui est. Alors nous luttons sans répit contre des moulins à vent tel Don Quichotte. En réalité, nous luttons contre nous-mêmes. Nous nous refusons le droit de nous relever, de guérir et d’avancer. Alors acceptons ce qui est tout simplement et cessons de dépenser inutilement notre énergie et notre temps de vie. Un moulin à vent est un moulin à vent, la mort fait partie de la vie ou bien sans la mort la vie n'existerait pas. Quand il n'y a plus de polarité, notre propre monde illusoire s'effondre...et Don Quichotte se réveille.

Retrouvons enfin le vrai chemin du salut par l'acceptation. Accepter ce qui est, c’est ne pas retenir le passé car le passé appartient au passé et n’est plus.

Peuvent aussi survenir d’autres résistances et le refus, souvent inconscient, d'accepter. Pourquoi ? Cet évènement cauchemardesque, insoutenable et traumatique, le petit enfant n’en veut pas. La toute-puissance de l'enfant se manifeste ainsi, croyant qu'il peut changer le monde en rejetant la réalité. On grandit si on renonce à ce qui aurait dû être selon son propre paradigme, sa propre réalité virtuelle. C'est une des clefs pour ma libération. L’acceptation est un droit divin.

La nuit de samedi 12 à dimanche 13 février, j'ai rêvé d'un monstre vert effrayant. Des personnages du monde de mon enfance étaient présents et le regardaient. Moi, le témoin, je l'observais sans peur. Il hurlait et était menaçant. La représentation d'événements douloureux et effrayants dans ce cauchemar montre que le processus d'acceptation de la réalité est en marche sur 2 niveaux. Au 1er niveau, le processus de résilience de mon enfant intérieur et au 2nd niveau, la conscience qui observe ce processus de résilience et le transcende. Je suis sur le chemin de la guérison. Ce cauchemar et ce monstre vert aide mon enfant intérieur à accepter cet événement traumatique et douloureux et intégrer la réalité difficile du monde de l’adulte.

Le vert c'est la couleur de la nature, symbole de la vie et de ces cycles naturels de naissance et de mort.

Cette étape nous permet de grandir en maturité et en conscience. J’observe et je ressens la transformation à l'intérieur de moi, profondément enracinée. Puisqu'il touche des couches très intimes de soi liée à l'évolution de ma conscience.

Hier j'étais intelligent et je voulais changer le monde. Aujourd'hui je suis sage et je veux me changer moi-même. Rumi

Débute le chemin de l’Initié, celui qui intègre le processus de la transformation intérieure.

On dit souvent, avec le temps, les choses iront mieux. Si un réel engagement de guérison envers soi-même n'est pas clairement formulé, ces fameuses choses se passeront de façon relativement hasardeuse. On ne fait pas appel à la chance pour s'en sortir, on se prend en main littéralement.

Ne vous affligez pas. Tout ce que vous perdez revient sous une autre forme. Rumi.

Accepter sa mort ce n'est pas l 'oublier, ce n’est pas oublier tous ses merveilleux moments passés ensemble qui deviennent des souvenirs. Ces souvenirs nous nourrissent si on accepte la mort. J'ai de la gratitude pour chaque jour de ces 8 années passés en sa compagnie.

Mon cher compagnon, mon ami... je t'aime.

Il y a le manque. Le manque est plus doux lorsqu'on arrive à accepter. On est moins torturé, autrement dit on se torture moins. Notre amour, ma foi grandissante et mes méditations me protègent. Notre relation prend forme autrement.

Il y a également une fausse croyance selon laquelle on serait sans cœur voir insensible si on ne ressent ni tristesse et désolation jusqu'à l'effondrement. Ce que l'on s'inflige par son propre dénigrement et la crainte du regard des autres est fondé sur des croyances égotiques et relève du narcissisme.

Je continue d'observer mes états intérieurs. L'amertume est présente maintenant. Après s’être engagée sur la voie de l'acceptation de ce qui était inacceptable et révoltant vient l'amertume. Alors j'observe...l'écume de la vague qui se jette sur le rivage. Remonte du tréfonds de l'âme cette écume accumulée durant des vies et des vies de désespoir et de désolation. Le cœur a ses vagues à l'âme que seule la conscience peut adoucir et alléger. Il me faudra du temps et le temps est précieux dans ces moments intimes de soi.

Accepter c'est ne plus fuir...

Ne plus fuir c’est grandir.